Vous savez ce que vous devriez faire. Vous avez même décidé de le faire. Pourtant, au moment d’agir, vous reportez, vous renoncez ou vous choisissez autre chose. Le problème n’est donc pas toujours de savoir ce qui serait bon pour vous. Il apparaît souvent dans la manière dont vous arbitrez entre ce qui vous soulage maintenant et ce dont vous aurez besoin plus tard.

La personne que vous êtes aujourd’hui peut profiter immédiatement d’un choix dont votre moi de demain supportera les conséquences. La discipline commence lorsque ce dont vous aurez besoin demain compte déjà dans votre décision d’aujourd’hui.

Vous aviez pourtant réellement décidé de le faire

Le soir, vous décidez que vous vous lèverez plus tôt pour avancer sur un projet. Cette décision est sincère. Vous pensez au calme du matin, au travail accompli et à la satisfaction de ne plus repousser.

Au réveil, la situation n’est plus la même. Le projet est toujours important, mais son bénéfice reste lointain. La fatigue, elle, est immédiate. Vous ne comparez plus exactement les mêmes choses : la veille, vous regardiez le résultat futur ; le matin, vous ressentez le coût présent.

Vous repoussez le réveil en vous disant que vous commencerez demain, lorsque vous serez mieux reposé. Ce report apporte un soulagement réel. Mais il ne supprime rien. La personne que vous serez demain recevra la même tâche, un délai plus court et peut-être la déception de ne pas avoir respecté votre décision.

Il n’est donc pas nécessaire de supposer que vous avez menti la veille ou que vous ne vouliez pas vraiment avancer. La décision était réelle. Le désir de rester au lit l’est également. Ce qui change, c’est la priorité accordée à chacun lorsque l’instant d’agir arrive.

Pourquoi mieux savoir ne suffit pas à mieux agir

Face à cette difficulté, nous cherchons souvent une meilleure méthode. Nous lisons un nouveau conseil, précisons notre objectif, construisons un programme ou prenons une bonne résolution plus ferme que la précédente.

La boucle est connue. Nous imaginons le résultat que nous voulons atteindre, puis nous organisons les semaines d’une version idéale de nous-mêmes. Au premier conflit avec la fatigue, l’envie ou un imprévu, le programme cède. Nous interprétons cet écart comme un manque de volonté. Pour compenser, nous préparons un nouveau programme, parfois encore plus exigeant.

Les listes, les routines et les objectifs précis peuvent évidemment être utiles. Mais lorsque vous savez déjà quoi faire, ils ne règlent pas nécessairement ce qui se passe au moment du choix. Un planning peut organiser votre intention. Il ne décide pas automatiquement de la priorité que vous accorderez demain à un plaisir immédiat, à l’évitement d’un inconfort ou à un résultat plus lointain.

La culpabilisation ne résout pas davantage ce conflit. Vous traiter de paresseux peut produire un sursaut, mais cela ne vous apprend pas à tenir compte de la personne qui héritera de votre décision. De même, vous répéter que vous êtes discipliné ne change pas, à lui seul, l’arbitrage concret du lendemain matin.

Le problème n’est donc pas toujours un défaut d’information. Vous pouvez connaître la bonne action, en comprendre l’intérêt et ne pas lui donner la priorité lorsqu’elle entre en concurrence avec un désir présent.

Celui qui décide aujourd’hui n’est pas tout à fait celui qui devra agir demain

Lorsque nous disons « je le ferai demain », nous imaginons facilement que nous aurons davantage de temps, d’énergie ou de courage. Pourtant, une décision tient difficilement lorsqu’elle repose sur l’idée que notre moi futur sera plus motivé, plus disponible ou moins fatigué que nous aujourd’hui.

Mais demain matin, nous aurons encore nos contraintes. Nous serons peut-être aussi fatigués, aussi occupés et aussi tentés de reporter. Nous récupérerons en plus ce que nous aurons laissé la veille : un bureau en désordre, une tâche devenue urgente, une conversation encore plus difficile ou les conséquences d’une soirée prolongée.

La recherche sur la procrastination décrit précisément ce décalage temporel. Des travaux menés par Eve-Marie Blouin-Hudon et Timothy Pychyl montrent que les personnes qui sentent que leur moi futur sera toujours bien elles-mêmes déclarent moins procrastiner. À l’inverse, lorsque nous avons du mal à nous projeter dans ce moi futur, il devient plus facile de lui laisser la tâche : ses difficultés nous touchent moins aujourd’hui.

Cette distance explique une contradiction ordinaire : nous savons que nous subirons nous-mêmes les conséquences, mais nous les traitons comme si elles concernaient presque quelqu’un d’autre. Le moi présent reçoit le bénéfice du report. Le moi futur en reçoit le coût.

La discipline donne la priorité au moi futur

Chase Hughes a travaillé pendant vingt ans dans l’armée américaine avant de se consacrer à l’analyse du comportement, à l’interrogatoire et à l’influence. Il a ensuite développé des méthodes de formation destinées notamment à des professionnels et à des agences de renseignement. Il place cette relation entre les différentes versions de soi au centre de son travail sur la discipline et la résume ainsi :

La discipline est la capacité à donner la priorité aux besoins de son « moi futur » sur les désirs de son « moi présent ».

Cette définition déplace le problème. La discipline n’est plus seulement une quantité de volonté dont certaines personnes disposeraient davantage que d’autres. Elle devient un arbitrage entre deux intérêts qui ne se présentent pas avec la même force au même moment.

Le désir du moi présent n’est pas imaginaire. Il peut chercher du repos, du plaisir ou le soulagement d’éviter une tâche désagréable. Le besoin du moi futur est tout aussi réel, mais il ne se fait pas encore sentir directement. Donner la priorité à ce besoin consiste à lui accorder maintenant un poids qu’il n’obtiendra spontanément que plus tard.

Prendre soin de votre moi futur ne vous oblige pas à ignorer ce dont vous avez besoin aujourd’hui. Si vous êtes épuisé, vous reposer prend aussi soin de demain. La question est plus simple : est-ce que mon choix me fait réellement du bien, ou est-ce qu’il me soulage maintenant en me laissant un problème supplémentaire pour plus tard ?

Se coucher suffisamment tôt peut frustrer le désir de prolonger la soirée, mais répond au besoin de la personne qui se lèvera le lendemain. Ranger un dossier avant de partir demande quelques minutes maintenant, mais évite à celle qui reviendra de reconstruire le fil du travail. Dans les deux cas, le futur n’est plus une destination abstraite. Il devient quelqu’un dont les besoins interviennent dans la décision.

Faites aujourd’hui quelque chose dont votre moi futur sera content

Pour mettre cette idée en pratique, il faut vous projeter dans un moment précis : moi demain matin au réveil, moi lundi en arrivant au bureau, moi à la fin du mois devant mes comptes ou moi dans un an dans mon quotidien.

Préparez aujourd’hui une chose que votre moi de demain appréciera de trouver déjà faite.

La question devient alors concrète : qu’est-ce que j’apprécierai de trouver déjà fait lorsque je serai ce moi-là ?

Prenons un vendredi soir. Vous avez terminé votre semaine et vous voulez fermer immédiatement votre ordinateur. Vous vous imaginez lundi matin, au même bureau. Vous ouvrirez ce dossier sans vous souvenir précisément du dernier raisonnement. Si vous partez maintenant, vous retrouverez des documents dispersés et devrez commencer par comprendre où vous en étiez.

Vous prenez quelques minutes pour ranger le bureau, noter le point exact où reprendre et préparer le premier document utile. Vous ne cherchez pas à « devenir plus organisé » en général. Vous préparez le lundi matin que vous aimeriez retrouver.

Préparer le soir ses vêtements, son café ou la liste du lendemain répond à la même logique. L’intérêt ne réside pas dans le café ni dans les vêtements. Ces gestes vous apprennent à rendre service à celui ou celle que vous serez demain.

Vous pouvez faire la même chose à des échéances très différentes. Que voudriez-vous trouver lundi en revenant à votre bureau ? Dans un an, quel quotidien aimeriez-vous avoir préparé ? Quelle compétence, quelle somme mise de côté ou quelle décision prise aujourd’hui vous rendrait la vie meilleure ? Vous devenez ainsi le créateur des conditions dans lesquelles votre moi futur vivra.

Prendre soin du moi futur comporte aussi un second mouvement : ne pas lui léguer certaines conséquences évitables. Il ne s’agit pas de refuser tout plaisir immédiat. Il s’agit de reconnaître les gratifications dont le prix sera intégralement payé plus tard. Continuer une activité tard dans la soirée n’a pas seulement un bénéfice maintenant ; ce choix remet la fatigue à la personne qui devra se lever. Éviter une petite difficulté administrative ne la fait pas disparaître ; cela peut transmettre une urgence à celui qui devra finalement la traiter.

La question n’est donc pas seulement « en ai-je envie maintenant ? », mais aussi : qu’est-ce que mon moi de demain récupérera de ce choix ?

Ce que votre moi passé laisse à celui d’aujourd’hui

Lorsque vous bénéficiez de ce que vous aviez préparé, encore faut-il le remarquer.

Le lundi matin, vous retrouvez le bureau rangé et la note qui vous indique où reprendre. Vous pouvez passer dessus comme s’il s’agissait d’un détail sans importance. Vous pouvez aussi penser : « Heureusement que j’ai fait cela vendredi. » Vous profitez directement de l’attention que vous avez eue pour vous-même quelques jours plus tôt.

Le vendredi, vous avez préparé votre lundi. Le lundi, vous appréciez ce que vous aviez fait. Cette satisfaction vous donne une raison concrète de recommencer pour le lendemain ou la semaine suivante. Peu à peu, votre passé ne contient plus seulement les tâches reportées et les décisions regrettées. Vous y trouvez aussi des actions qui vous facilitent la vie aujourd’hui.

Cela peut commencer par un bureau rangé ou un café préparé. Mais le même rapport à soi se construit aussi lorsque vous apprenez une compétence, mettez de l’argent de côté, entretenez une relation importante ou accomplissez une démarche médicale. Aujourd’hui, vous créez une partie de la vie que vous retrouverez plus tard.

Choisissez maintenant quelque chose que vous reportez. Projetez-vous au moment où vous en aurez besoin ou en subirez les conséquences. Puis demandez-vous : qu’est-ce que j’aimerais avoir fait aujourd’hui lorsque je serai ce moi de demain ?

Références de travail

  • Hughes, Chase. The Behavior Ops Manual. 2022, section 03, « Discipline », p. 136-143, et section 01, « The Pillars of Influence », p. 11.
  • Hughes, Chase. Six-Minute X-Ray. 2020, chapitre 1, « Behavior: How We Manage Ourselves ».
  • Blouin-Hudon, Eve-Marie C. et Timothy A. Pychyl. « Experiencing the Temporally Extended Self ». Personality and Individual Differences, vol. 86, 2015, p. 50-56.
  • Sirois, Fuschia M. « Out of Sight, Out of Time? ». European Journal of Personality, vol. 28, no 5, 2014.